La fable de Roland Bacri fait référence à l'affaire du soufflet (coup d'éventail ou de chasse-mouches) du dey Hussein Ibn-Al Hussein (1765-1838) au consul de France Pierre Deval le 30 avril 1827, prétexte diplomatique du débarquement français en Algérie, qui eut lieu en 1830 à Sidi-Ferruch. Source: entre autres, Historia Magazine, numéro 199 : Une Terre et des Hommes, par Jacques Kohlman, et l'article de Roland Bacri: "Bacri-Busnach, Rois d'Alger" (pp 161-164). Photocopie: Daniel Busnach, Jérusalem.
En toile de fond: le blé livré par les Bacri à la Révolution française, une histoire "impayable" qui aboutit à l'affaire Bacri-Busnach, ou la singulière destinée d'une famille dans l'histoire dans le triangle Alger-Livourne-Paris.
1. Alger
La famille Cohen-Bacri avait probablement quitté l'Espagne pour cause d'Inquisition en 1492. Elle s'établit en territoire sous administration de la Porte (nom donné à l'Empire turc, en raison de la porte impériale du palais de Topkapi à Istambul, datant de 1478), dans la vallée du Nil et, plus tard, à Alger (en passant par Livourne): les musulmans acceptaient alors les peuples du livre; si l'idée de leur accorder un statut égal ne les effleurait pas (ils avaient donné aux Juifs le statut de Dhimmi, ou citoyens de deuxième catégorie), du moins étaient-ils restés étrangers alors au fondamentalisme religieux fanatique qui possédait les souverains catholiques.
L'actuel Musée national des arts et traditions populaires d'Alger est situé dans le palais loué en 1783 à Michel Cohen Bacri ("riche commerçant juif originaire de Livourne qui s’installa à Alger en 1770". Source.). C'est ce lieu, situé rue Souk El-Djemâa, dans la partie basse de la médina d’EL-Djazair, qu'Aziza Cohen Bacri, fille de Jacob Cohen Bacri (lui-même fils de Michel) fit visiter à l'impératrice Eugénie en 1860.
Il se peut qu'un Cohen Bacri soit arrivé directement d'Espagne en Algérie, puisque on mentionne à Bougie, au quinzième siècle, David Cohen Bacri (1410-1500), suivi de Shmuel Cohen Bacri (1470-1550) et de Moshe Cohen Bacri (1550-1620), selon le rabbin Marciano qui confirme l'existence de Yaakov Cohen Bacri («Head of Nation») ainsi que de «Yosef fils de Yaakov» [selon d'autres sources, il s'agirait de David fils de Joseph] décapité à Alger en 1811. Source.
2. Livourne
Les Médicis qui furent grands ducs de Toscane pendant près de deux siècles (1537-1743), ayant compris l'intérêt de la liberté du négoce, avaient invité à Livourne en 1569 des Juifs du Portugal qui avaient été forcés de se convertir au christianisme. Cette communauté juive maranne bénéficia de la protection des Médicis qui leur épargna l'Inquisition pour apostasie! C'est à cet appel que les Bacri répondirent, venant, eux, de la vallée du Nil où ils avaient conservé leur religion après avoir été exilés d'Espagne, rejoignant alors cette nouvelle communauté au coeur de l'Europe.
Construction navale à Livourne, nuova terra promessa
Mais c'est en 1576 que les Juifs levantins obtinrent du Duc Francesco I de Médicis le droit de faire du commerce maritime à Livourne. En témoigne la lettre du même Duc au Roi Philippe II d'Espagne qui demande un sauf-conduit pour ces sujets étrangers, qui navigueront sous pavillon français, vénitien ou raguséen et qui pourront fournir des renseignements sur les agissements turcs (en réalité c'est un prétexte imaginé par Francesco I de Médicis pour obtenir l'accord de son puissant allié). Source:les archives grand ducales des Médicis (Archivio di State di Firenze, 1569-1743). "A Livorno non vi fu mai ghetto"**, écrit Gabriele Bedarida dans Gli Ebrei a Livorno, soulignant "il clima di tolleranza e relativa libertà" qui régnait alors à Livourne (Leghorn en anglais) "nuova terra promessa". Le cimetière hébraïque recueille quelques unes des pierres tombales des deux autres cimetières* que le régime fasciste a "expropriés"!
Port franc de Livourne aux temps de la Mare Toscana
Les Bacri et les Busnach s'associèrent et devinrent des familles alliées. Le témoignage immobile de la pierre peut être consulté en visitant la Villa Busnack-Bacrì (anciennement Villa Peri), située via Calzabigi à Livourne. Les fondateurs de la famille Bacri d'Alger partirent de Livourne au dix-septième siècle, tout en gardant sans doute des liens à Livourne même. Dans son article "Sépharades et barbaresques", l'auteur de La communaute Juive de Livourne et de La Nation Juive Portuguaise - Livourne, Amsterdam, Tunis 1591-1951 fait mention de "Coen Bacri" en 1809.
Ceci est confirmé par les archives de l'amirauté anglaise qui ont conservé deux appels interjetés auprès des autorités britanniques pour récupérer des navires (ou leur cargaison) pris par des corsaires - on distinguait alors les «bonnes prises», prises à l'ennemi, et les prises à restituer appartenant à des pays neutres ou liés par des traités :
- Le 18 décembre 1798, appel interjeté à Gibraltar par un capitaine allemand du nom de Antonio Callinich qui déclare naviguer sur le navire «La Estella» appartenant à Natale Busgnach (sic) et Joseph Cohen Bacri, agents du Dey d'Alger et que la cargaison appartient au Dey lui-même.
- En 1799, Laurence Oliver interjette appel à Minorque, arguant que la cargaison de blé capturée dans le navire «La Madonna del Rosario», battant pavillon raguséen, appartient à Joseph Cohen Bacri d'Alger.
Source : Portland (London) Correspondence: Official and Governmental Papers, 1778-1807.
3. Paris
«Deux négociants algériens, Bacri et Busnach, banquiers de la Régence [on appelait ainsi Alger], avaient fait des fournitures considérables en approvisionnements au gouvernement français, de 1793 à 1798, pour nos armées en Italie et pour l'expédition d'Égypte.» Source: Société de militaires et de gens de lettres, France militaire : Histoire des armées françaises de terre et de mer, de 1792 à 1837, d'après les Bulletins des armées, le Moniteur, les documents officiels, les notes, mémoires, rapports et ouvrages militaires de l'Empereur Napoléon, etc., revu et publié par A. Hugo, auteur de l'Histoire de Napoléon, à Paris, 1838, chez Delloye, éditeur de la France pittoresque, tome cinq, pp 329-330. Gallica.
Bien, mais alors, pourquoi le Dey d'Alger est-il si irrité contre le consul de France plus de 30 ans après?
C'est que les paiements ont été suspendus par la France, et le Dey d'Alger s'estimait lésé en partie (pour les impôts qui lui revenaient). Le consul de France Pierre Deval, qui prit ses fonctions en 1815, promit de régler rapidement cette histoire alors vieille de 25 ans. Il y eut effectivement une commission composée de deux conseillers d'État nommée par la France pour discuter avec "Jacob-Coëns Bacri [sic!] et Michel Busnach, négociants algériens", donnant lieu à une entente du 28 octobre 1819 signée à Paris, qui ramenait la dette française de 14 millions qu'elle était à sept millions. S'ensuivit une loi du 24 juillet 1820 prélevant les fonds et en immobilisant une bonne partie du même coup pour parer à d'autres créances...
La Régence réclamera «Busnach et Nathan Bacri, accusés par le Dey de s'être partagé les 7 millions, d'accord avec Deval». La réponse de la France fut «que Busnach s'était retiré à Livourne et que Nathan Bacri avait été naturalisé français». Lorsque, en avril 1827, le consul Deval répondra au Dey qu'il n'y avait pas de développement dans cette affaire, le Dey Hussein donna libre cours à son caractère emporté et frappa le consul de France à plusieurs reprises de son éventail ****. Le refus du Dey de s'excuser et les complications dipomatiques qui suivirent entraînèrent, le 13 juin 1830, à huit heures du matin, la flotte française à se présenter en rade de la presqu'île de Sidi Ferruch portant trois divisions d'infanterie. L'armée française entrera à Alger le 5 juillet.
Source :Société de militaires et de gens de lettres, France militaire :Histoire des armées françaises de terre et de mer, de 1792 à 1837, d'après les Bulletins des armées, le Moniteur, les documents officiels, les notes, mémoires, rapports et ouvrages militaires de l'Empereur Napoléon, etc., revu et publié par A. Hugo, auteur de l'Histoire de Napoléon, à Paris, 1838, chez Delloye, éditeur de la France pittoresque, tome cinq, p. 341. Gallica.
Parmi les corroborations et reprises :
«Les Bacri et les Busnach, juifs algériens qui avaient le monopole des grandes affaires dans la Régence, avaient fait à la Première République des fournitures de grains qui n'étaient pas encore réglées en 1815. Le gouvernement de la Restauration comprit cette créance dans la liquidation générale qu'il avait entreprise : un accord de 1819 en fixa le montant à 7 millions de francs.
En 1827, la somme n'était pas encore recouvrée. Des créanciers de Bacri s'étaient révélés et mettaient opposition aux paiements. Les tribunaux étaient saisis, à charge d'examiner le bien fondé de leurs réclamations. D'où la lenteur extrême. Mais, de son côté, le Dey d'Alger était aussi créancier de Bacri, et il insistait avec la plus grande véhémence pour que son débiteur fût enfin payé. C'était au Consul de France à Alger, Deval, à lui faire prendre patience. L'affaire finit mal.»
Source : L'Algérie jusqu'à la pénétration saharienne, par J.M. Bourget, ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de l'Université, Publications du Comité national métropolitain du centenaire de l'Algérie (1930?), IIIe partie : L'Algérie et la France, p. 46.
«Celle-ci [l'expédition d'Alger de 1830] eut pour cause un incident d'importance secondaire, assez mal élucidé d'ailleurs, le coup d'éventail porté par le dey Hussein au consul Deval, le 29 avril 1827, au cours d'une discussion relative au règlement de fournitures de grain faites, sous la première république, par deux israëlites algériens, Bacri et Busnach.» Source : E. Albertini, G. Marchais, G. Yver, L'Afrique du Nord française dans l'Histoire, éditions Archat, Lyon-Paris, 1937, p. 237.
«Les Algériens, qui nous ont apporté du pain, et qui depuis six mois nous demandent de l'argent», écrit le journaliste parisien Balestrier en septembre 1796. Un an plus tard, le journal Le Surveillant mentionne un «Jacob Cour-Bairé, négociant algérien domicilié à Marseille» - il s'agit évidemment de Jacob Cohen-Bacri qui attend le paiement du blé fourni à la France affamée. Source : L'événement du jeudi, 27 mars 1991.
Note **** : le Dey Hussein donna libre cours à son caractère emporté et frappa le consul de France à plusieurs reprises de son éventail : selon des sources locales, il ne fit que le toucher du bout de son éventail pour lui indiquer la sortie. Or, la monarchie légitimiste se portait, en un certain sens aristocratique, garante de l'honneur national : on ne touche pas à un consul de France, fut-ce du bout de son éventail pour lui montrer la porte. On comprend la vanité des efforts déployés par une certaine historiographie pour atténuer le geste méprisant du Dey. Choc des cultures : d'une part, la France n'entend pas que son consul, bien que non musulman, puisse être traité comme un dhimmi ; d'autre part, que les armes puissent faire légitimement valoir le bon droit (contrairement à l'infinie négociation), voilà bien une conviction de la noblesse restaurée. Il n'y a jamais une cause unique à une guerre, mais celle-ci n'est pas la moindre.
La conquête de l'Algérie grâce aux juifs fera bondir ceux-ci évidemment. Pourtant, c'est la stricte vérité: pendant des années le Dey d'Alger a fourni en blé la France révolutionnaire et les armées de Napoléon en Egypte et en Palestine. En charge de ce commerce, les juifs Busnach et Bacri qui avaient le monopole de ce commerce, conformément à la pratique dans l'empire musulman de laisser les juifs s'occuper de commerce et de finance (ce qui se révèlera être une erreur), car la recherche du profit et surtout les intérêts sont considérés comme immoraux dans l'Islam. Mais comme il faut bien que les états recherchent le profit et l'intérêt s'ils ne veulent pas se condamner à être dépassés par le voisin, il a bien fallu trouver une solution. La solution ce fut le monopole juif sur le commerce et la finance.
Donc à un moment donné, la France cesse de payer ce qu'elle doit à Busnach et Bacri, donc ce qui revient au Dey D'Alger... Notons que Busnach et Bacri entre temps, avaient pris soin de se réfugier en France, et de franciser leur nom (ils portaient des prénoms arabes avant, pratique répandue chez les juifs de prendre un nom couleur locale). Donc ils organisent leur insolvabilité, et les pourparlers avec le Dey dégénèrent... On parle du coup de l'éventail, mais ce n'est évidemment qu'un prétexte...
La preuve, dès que la conquête d'Alger est achevée, en 1830 (avec l'aide des juifs d'Alger qui accueillent les Français en libérateurs, alors qu'ils constituaient quand même une classe supérieure dans l'Algérie de l'époque... Un peu comme si Adler et Finkielkraut accueillaient une armée d'invasion américaine comme des libérateurs... Il est vrai que l'antisémitisme en France a atteint des niveaux intolérables...), donc dès que Alger est soumise, Jacob Bacri est nommé "Chef de la nation hébraïque" en Algérie... Bien sûr, ce n'était que pure coïncidence et le Bacri n'avait rien à voir dans la prise d'Alger...
D'ailleurs les plus grandes villes d'Algérie sont tombées grâce aux juifs: entre 1833 et 1842, les juifs participent à la prise d'Oran et de Constantine... La confusion du côté des musulmans viendra de ce qu'ils seront trahis par ceux-là mêmes qui prétendaient lutter avec eux (il y avait des juifs du côté musulman, pas tous traîtres, mais le résultat a été le même...). Les réformes à l'époque imposent que dans chaque conseil municipal, au moins un juif doit siéger (pas loin de la situation officieuse qu'on connaît en France en somme).
Il faut bien comprendre que pour les juifs, ce qui compte avant tout, c'est la survie et la prospérité de leur peuple. Le reste est secondaire... Ils se retrouveront donc automatiquement du côté du manche, et malheur aux vaincus...
Ainsi, des juifs (il est plus juste d'utiliser ce pluriel indéfini) ont aidé les arabes à prendre l'Andalousie (ils se sentaient persécutés, il est plus juste de dire se sentir que de dire qu'ils l'ont réellement été, puisque même la lecture des édits d'Isabelle La Catholique, la plus antisémite des reines d'Espagne, montre qu'elle est loin de la caricature de nazi qu'on en a faite dans l'inconscient collectif). Des juifs ont aidé les Français à prendre l'Algérie. Des juifs ont aidé les Algériens à chasser les Français...
Qui trouve son intérêt dans ce genre de chassé croisé?
Il suffit de se renseigner sur ce qu'a été la colonisation pour se rendre compte qu'elle a avant tout enrichi les grosses fortunes, souvent au détriment du petit français moyen qui devait payer des impôts et surtout donner parfois sa vie pour maintenir l'ordre dans les colonies, au profit des riches propriétaires terriens. Il n'est pas du tout sûr, loin de là, que le petit français moyen ait profité de la "grandeur" de la France coloniale, que personnellement j'estime avoir été le détournement de la puissance collective française (armée, administration...) pour servir des fortunes privées...
Un peu ce qui se passe en Irak en somme, où les USA sont en train de se faire saigner financièrement, moralement et humainement pour des intérêts totalement obscurs (enfin pas tant que ça quand on ouvre les yeux).
Nul doute qu'une fois les USA pressés comme un citron, les dollars et leur économie ruinés, un repositionnement stratégique de la part de l'oligarchie financière perpétuera ses intérêts... Nul doute que l'Amérique sera alors balayée par une vague d'antisémitisme spontanée et sans aucun rapport avec ce qui leur arrive!
Les USA risquent donc de connaître un peu ce que les Ottomans ou les arabes ont connu... Dans qq siècles, les descendants des juifs américains parleront peut être d'un âge d'or américain, où tout leur était permis... Mais ils nuanceront ces souvenirs en ravivant l'antisémitisme dont feront preuve les Américains à leur égard, justifiant a posteriori leur lâchage de l'Amérique sans tenir compte de la chronologie dans les inimitiés...
http://sans-censure.over-blog.com/article-16204737.html


